La conscience corporelle
La conscience corporelle est une notion complexe, comportant de multiples facettes et dont la définition et les modalités d’évaluation ont donné lieu à des options parfois contradictoires.
Pendant longtemps la littérature scientifique a associé la conscience corporelle à des troubles psychologiques, s’attachant uniquement à la tendance à la focalisation anxieuse de l’attention sur les symptômes corporels telle qu’on la rencontre dans l’anxiété, la dépression ou la somatisation.
Plus récemment certain.e.s chercheurs.euse.s se sont intéressé.e.s à une conception de la conscience corporelle en tant que capacité adaptative associée à une bonne santé psychique. Cette capacité de conscience corporelle adaptative est caractérisée par une attitude de pleine conscience et d’acceptation non jugeante des sensations physiques dans le moment présent.
Ces deux conceptions mettent en évidence deux attitudes que nous pouvons adopter vis-à-vis de nos sensations corporelles : une attitude « maladaptative » d’hypervigilance où le moindre signal corporel est ressenti comme inquiétant ; une attitude adaptative qui peut notamment être développée par des pratiques de régulation de l’attention portée au corps et aux émotions, comme la pleine conscience ou certaines pratiques somatiques.
Des débats ont cours dans la recherche sur la manière de mesurer la conscience corporelle. Doit-on utiliser des mesures dites « objectives » (tâches expérimentales de comptage des battements cardiaques par exemple) ? Ou bien des mesures plus subjectives, comme des questionnaires qui investiguent notre expérience vécue des sensations et du lien que nous entretenons avec elles ? Nous reviendrons sur cette question intéressante lors d’un futur article.
Dans la suite de ce texte (et plus globalement sur ce site), nous utiliserons le terme de conscience corporelle pour désigner l’expérience subjective (auto-rapportée) de la perception et du traitement des sensations corporelles (intéroceptives et proprioceptives). Cette expérience pouvant être vécue dans une attitude adaptative (allant dans le sens d’une meilleure santé psychique) ou maladaptative (renforçant les troubles ou difficultés psychologiques).
Conscience corporelle et trouble de la personnalité borderline (TPB)
Plusieurs études montrent le rôle important joué par la conscience corporelle dans les capacités de régulation émotionnelle. En effet, la capacité à réguler nos émotions repose sur la conscience de nos états émotionnels et donc des sensations corporelles associées à ces émotions. La dysrégulation émotionnelle est une caractéristique centrale du Trouble de la personnalité borderline (TPB), ce trouble pouvant être considéré comme un état de dysrégulation émotionnelle extrême. Il est donc intéressant de se questionner sur la place et le rôle de la conscience corporelle dans le trouble borderline. La conscience corporelle et le rapport au corps peuvent par ailleurs être mis en lien avec plusieurs autres symptômes centraux du TPB : la dissociation, les conduites auto-mutilatoires, la problématique identitaire, la honte existentielle (qui amène à se couper du contact avec soi-même)… De plus, la conscience corporelle a été mise en évidence comme un principe actif des approches basées sur la pleine conscience, ces approches étant au centre de certaines thérapies validées pour le TPB, la Thérapie comportementale dialectique (TCD) notamment.
Pourtant, la conscience corporelle en tant que telle a encore été très peu étudiée dans le cadre du TPB et de la symptomatologie borderline. Les recherches portant sur le rapport au corps dans le TPB se sont majoritairement intéressées :
- à la question de la perception de la douleur, mettant en évidence un paradoxe entre une perception exacerbée de la douleur chronique et une perception déficitaire de la douleur aigue. à l’image du corps.
- à la « sensation de propriété de son corps » (body ownership : capacité à percevoir que ce que je vois est ou n’est pas mon corps) et la « plasticité corporelle », qui correspond à une vulnérabilité aux perceptions illusoires de son propre corps.
- à la conscience corporelle évaluée de manière « objective » vis des tâches de comptage des battements cardiaques ou des mesures des états physiologiques.
Les processus de dissociation et d’évitement expérientiel ont également été beaucoup étudiés dans le cadre du TPB. Ces deux processus peuvent être considérés en partie comme des évitements de la conscience du corps, certaines échelles de dissociation évaluent en effet la dissociation corporelle. Cependant, à notre connaissance, aucune étude empirique sur ces deux processus (dissociation et évitement corporelle) ne s’est encore directement intéressée à leur lien avec la conscience corporelle telle que définie ci-dessus.
Les recherches actuelles que nous partagerons sur ce site, ont pour objectif de mieux comprendre la place de la conscience corporelle comme « zone de vulnérabilité » dans le trouble borderline et son rôle comme possible mécanisme d’action des psychothérapies de ce trouble. Nous pensons que ces connaissances pourraient permettre d’améliorer la compréhension de la problématique borderline et de mieux accompagner en psychothérapie les personnes porteuses de ce trouble grâce à un meilleure compréhension de ce sur quoi la thérapie agit.
Nos recherches récentes et en cours
Nous partagerons progressivement les résultats de trois études. La première porte sur le lien entre la conscience corporelle et la symptomatologie borderline en population générale (ie chez des personnes qui n’ont pas reçu de diagnostic). La deuxième compare la conscience corporelle dans trois groupes de personnes : des personnes ayant reçu un diagnostic de TPB, des personnes ayant reçu un diagnostic de trouble anxieux et des personnes sans diagnostic psychiatrique. Une troisième étude (en cours) porte sur le « rôle médiateur » de la conscience corporelle dans l’effet de la psychothérapie du TPB. C’est-à-dire à nous cherchons à savoir dans quelle mesure l’amélioration de la conscience corporelle participe à l’effet de la psychothérapie sur l’amélioration des symptômes et processus problématiques du TPB.


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